Fragments pandémiques par temps de chien

Fragments de Coimbra (13)

Fabrice Schurmans

dans un quadrilatère d’immeubles de huit étages

3/4– Certains étudiants portugais et étrangers vivent confinés dans les Républiques, un logement communautaire propre à Coimbra. Une communauté où le partage est la règle de base, la démocratie participative une pratique quotidienne, la solidarité le principe éthique guidant les résidents. Ceux-ci profitent de l’isolement pour retaper la maison (de l’extérieur quelques-unes font pâle figure), organiser la bibliothèque, les archives photographiques narrant des dizaines d’années de cohabitation. Certains rêvent l’utopie. D’autres la vivent. Ici, la convivialité sort du Larousse pour déterminer un rapport alternatif aux autres, à la propriété. « Capacité d’une société à favoriser la tolérance et les échanges réciproques des personnes et des groupes qui la composent. » La République des Kágados a presqu’un siècle. Comme ses homologues, elle est menacée par l’appétit de propriétaires tentés de s’enrichir grâce à la flambée des prix de l’immobilier. On imagine la somme d’expériences, de récits, de biographies, accumulée en son sein. Une somme qui pourrait inspirer les étudiants d’autres villes universitaires européennes. Partout, la presse rapporte des vies brisées, appauvries par le manque de bourses, la hausse des droits d’inscription, le sous-financement de l’enseignement supérieur. Car les crises, nos crises, serviront également à ceci : susciter une autre manière de vivre, fondée sur des pratiques peu connues, mais ayant fait leurs preuves. Ces jeunes Portugais, Italiens, Allemands, Indiens traversent l’épreuve ensemble, privilégiant le nous au je. Ce nous-là résistera sans doute au SRAS-CoV2. Résistera-t-il au virus de la spéculation immobilière et de l’esprit de lucre ?

C’est la guerre !

Iain Grey

Une bonne guerre génère son lot de victimes, de héros, de martyrs et de traitres…

Les victimes, on fait le compte, on met des croix.

Le martyr a fait son devoir au mépris de son droit à la vie. Sa croix, il l’a portée, on la lui rendra au centuple.

Le héros brav(ach)e le danger, grand altruiste qu’il est.

Mais qui sont  les traitres ?

Philippe Caza

Sortir ?

Les rues semblent vidées de leurs sens, les doubles comme les interdits. Les passants dérogatoires vont la tête basse, comptant leurs pieds, poètes renfrognés. S’ils parlent, c’est balbutiant de cordes vocales flasques. Masqués comme pour un hold-up, ou pour se défendre contre ce soudain apport d’oxygène anxiogène. Le masque, c’est comme le gilet jaune vanté en son temps par Karl Lagerfeld. C’est moche mais ça peut sauver des vies, paraît-il. Soudain, au milieu du boulevard, une femme court – à la manière cliché d’une danseuse classique. On ne peut pas douter qu’elle soit de la classe des mammifères, contrairement aux vraies danseuses classiques qui sont plutôt plates, en général.

Rentrer.

« On ne peut pas consommer grand chose si on reste tranquillement assis à lire des livres. » (Aldous Huxley. Le Meilleur des mondes.)

Que faire d’autre ? Relire Le Mur invisible de Marlen Haushofer, ou revoir le (bon) film qui en a été tiré (Julian Pölsler, 2012).

Lu une page d’Ulysse (pas plus d’une à la fois). « Elle frottait rapidement sa glace à main sur sa camisole de laine contre ses nénés généreux qui ballottaient. » (James Joyce, « Ulysse », Folio, p 144)

Reçu un bouquin de 50 ans d’âge – pas coupé. Donc lu par personne avant moi. Je n’avais pas vu ça depuis longtemps. Question : dois-je le déflorer ? J’ai un coupe-papier (un poignard touareg en miniature). N’est-ce pas une violence ? Un viol ? Mais non, les livres sont faits pour être lus. Question subsidiaire : est-ce que je coupe au fur et à mesure de ma lecture ou bien tout à l’avance, histoire de pouvoir lire sans interruption ? Je choisis une voie médiane : je coupe un chapitre à la fois.

Tina (3)

Lili G.
Suite et fin

Alors oui, finalement, Tina, au fond d’elle, elle l’aimait bien ce virus, il la vengeait un peu. Et puis, il avait quelque chose de familier, elle se retrouvait en lui. Comme d’elle, les gens se méfiaient de lui, comme pour elle les gens inventaient des tas d’histoires sur son compte. Il faisait le vide autour de lui, cette même impression de vide qu’elle avait ressentie autour d’elle quand elle était arrivée dans son école en septembre. Tina aussi, elle avait perçu le poids de la distanciation sociale quand personne ne s’était assis à côté d’elle le jour de la rentrée ou quand personne n’était venu à son anniversaire malgré les petites cartes d’invitation qu’elle avait recopiées à la main. Les uns avaient décliné parce qu’ils avaient poney, les autres prétextant une réunion de famille intempestive et la majorité n’avait même pas pris la peine d’inventer une excuse. Elle finissait par se dire qu’elle aussi était une sorte de sale petit virus qui réveillait les peurs primaires et la méfiance de ce monde.

Quand elle s’était bien repue de tout ce spectacle affligeant mais jouissif, Tina sautait de son banc et regagnait tranquillement son chez elle. Et chaque fois qu’elle franchissait la grille rouillée, elle était envahie par le même sentiment diffus. Ce confinement qui déstabilisait tant la planète, il n’avait rien de nouveau pour elle, cela faisait onze ans qu’elle était confinée sur ce parking délabré auquel la mairie avait donné le doux nom « d’aire de stationnement pour les gens du voyage ». Et tous les jours à dix-huit heures, quand ses baskets foulaient les gravillons qui avaient tant de fois écorché ses genoux et qu’elle regardait l’essieu rouillé et les pneus craquelés de sa caravane, elle se disait que les effluves des voyages avaient déserté depuis bien longtemps son horizon et celui de ses proches. Seul son père parfois dans la douceur des soirs d’été clamait à qui voulait l’entendre « Nous sommes des nomades, Tina, libres et sans attaches !!». Elle n’y croyait pas trop Tina mais elle aimait bien qu’il le lui rappelle parfois.

Fragments de Coimbra (12)

Fabrice Schurmans

dans un quadrilatère d’immeubles de huit étages

01/4 –    Un peu partout en Europe, les entreprises privées se rappellent au bon souvenir de l’État, notamment dans le cadre des Partenariats Public Privé. Effet du confinement, au Portugal, les gens ne circulant pas ou peu, les autoroutes sous gestion privée rapportent moins que prévu. L’État doit par conséquent compenser les pertes subies. Il y est tenu contractuellement. Certes, il faudra un jour se demander comment des responsables politiques ont pu signer, en notre nom, des contrats aussi désavantageux pour les finances publiques. Plus fondamentalement, il faudra travailler à éliminer le biais suivant. L’État réduit les impôts, crée des niches fiscales, déroule le tapis rouge au ministère des Finances, afin d’attirer entreprises et multinationales et espérer que celles-ci créeront de l’emploi. Les belles dames connaissent la chanson : une salaire minimum alléchant, un allégement des contributions et des taxes, des aides sous diverses formes. En contrepartie, des miettes et des promesses. Toujours le même refrain. En anglais de préférence. Les rentrées fiscales étant moindres, le même État ne dispose plus des ressources nécessaires au maintien des services essentiels, la construction et l’entretien des routes, voies de chemins de fer, écoles. Et, bien sûr, les hôpitaux. Les termes de l’alternative n’ont jamais été aussi évidents que par temps de pandémie : soit l’État économise et laisse les infrastructures se dégrader, soit il se tourne vers le privé dans le cadre des PPP. La poule aux œufs d’or commence à pondre : si le retour sur investissement n’atteint pas un certain niveau, l’État devra donc indemniser le partenaire privé. Dans certains pays, l’état des hôpitaux, écoles, trains, routes, etc. s’explique en grande partie par cette logique imparable. Le post-confinement nous amènera à redescendre dans la rue. Notre refrain aura alors un autre accent.

Una mattina mi sono svegliato

Le fonctionnaire et l’actionnaire

Nicolas Canivenc

De la Chine profonde un mal avait surgi

Qui s’était propagé de Wuhan à Paris.

Tandis que confinés dormaient les fonctionnaires

S’effondraient les profits des plus gros actionnaires.

 

Hors de là donc point de salut :

 

Il fallait agir vite et tirer sur leur laisse

Pour réveiller ces chiens vautrés dans la paresse.

On décida de crier sus

A l’alerte pusillanime

De ceux que seule peur anime,

De qui n’aurait jamais payé son vrai tribut

Au coronavirus.

On dit bientôt : « C’est une offense

Que tous ces fainéants font à la pauvre France !»

Sur le sort des plus malheureux

Veillait heureusement un énarque ambitieux. Ce

sage avait un don : penser en même temps Et

aux plus fortunés et aux pauvres enfants Les

uns souffraient tant de misères

Reclus loin du savoir dans leurs tristes chaumières

Ils n’apprendraient jamais à temps

Comment d’un bon rentier devenir bon servant.

Mais les autres espéraient que d’entre eux le meilleur

Mette en marche un vrai plan de vaillant défenseur.

« Croyez-moi, disait-il, nous aurons belle mine,

D’être sains et vivants sans pain et sans farine ! »

On vit dès lors partout les premiers de cordée

Donneurs de saine alerte et sauveurs de nation

Appeler au labeur les premiers de corvée :

« Des meilleurs du marché, c’est la disparition !

Hélas ils perdent gros sur tous leurs dividendes

Pendant que des oisifs soignent leurs plates-bandes ! »

Et en écho les vigilants

Aux professeurs récalcitrants :

« Rêveurs, que faisiez-vous lorsque les gariguettes

N’attendaient que vos mains pour finir les cueillettes ?

Et d’une voix forte en courroux,

Comment peut-on être si bête

Etes-vous donc devenus fous

Avez-vous oublié la dette ? »

 

Dès lors le grand débat fut clos.

De sa tanière bien douillette

Le fonctionnaire alla son cartable à la main Préparer du pays les plus beaux lendemains

Et la bourse refit grimpette.

On compterait plus tard les morts chez les héros.

Tina (2)

Lili G.

Ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était observer les mères de ses copains de classe qui venaient faire leur ravitaillement à la supérette. Elles avaient perdu de leur superbe les matrones qui jadis descendaient pimpantes de leurs quatre-quatre pour récupérer leurs progénitures à la sortie de l’école. Les brushings au cordeau, les reflets cuivrés et les mèches blondes avaient laissé place à des cheveux ternes et filasses aux racines grisonnantes. Et que dire de ces masques grotesques qui mangeaient leurs visages, ne laissant plus voir ni leurs lèvres teintées d’un léger gloss irisé et ni leurs rangées de dents rectilignes d’une blancheur suspecte. Peu à peu, Tina avait commencé à lui trouver de bons côtés à ce virus tant décrié, il était parvenu en quelques semaines à gommer certaines inégalités. Les petites bourgeoises du coin commençaient à ressembler délicieusement à sa mère à elle, qui n’avait jamais eu de cheveux dociles ni de sourire immaculé mais plutôt une coiffure approximative et une dentition quelque peu chaotique.

De son banc, Tina se délectait également d’un autre spectacle qui tous les jours se répétait pour son plus grand bonheur. Juste en face, sous les arcades, elle voyait le libraire, qui des heures durant, restait à se lamenter et à dodeliner de la tête comme un éléphant neurasthénique devant le lourd rideau métallique qui obstruait sa vitrine. Elle ne se réjouissait pas de la fermeture en elle-même de ce lieu qu’elle aimait tant, mais elle se régalait de voir son odieux propriétaire totalement démuni. Lui aussi était descendu de son piédestal, ce crétin qui épiait Tina, chaque fois qu’elle mettait un pied dans sa boutique. Combien de fois, par ses regards remplis de mépris, il lui avait fait sentir qu’elle n’avait rien à faire là. Combien de fois, elle avait eu envie de lui cracher au visage quand elle passait à la caisse, chaque semaine, avec un nouveau livre et qu’il lui disait inlassablement « Tu sais petite, c’est peut-être un peu ardu pour toi, c’est quand même de la grande littérature ! Tu devrais peut-être commencer pas quelque chose de plus adapté à ton niveau ». Mais de quel niveau lui parlait-il ce minable inculte qui n’était libraire que parce que son père l’avait été avant lui ?

(à suivre)

Première nécessité

Olivier Génot

Ça, on ne se bouscule plus au portillon c’est le
temps venu de l’espace entre nous.
On se regarde de loin, et encore de loin en loin à la
bonne distance parcourue du postillon.

 

Cependant la queue elle, s’en sort bien moins
leu leu mais de plus en plus longue
elle déborde d’inquiétudes au reflet des vitrines
d’impatiences et de peurs, jusqu’ici contenues.

 

Mon espèce se méfie, se disperse

 

tes sourires se font plus rares,
et nos pensées semblent se barricader ; je
me lève mais ne te bouscule
comme d’habitude on devrait s’habituer.

 

En attendant tout ne tient plus qu’à un fil
cette étincelle qui redonne la vie au fur et à mesure
comme une sorte de courant brûlant
qui charrierait, cahin-caha, nos superbes sous-nous-numériques.

 

C’est le temps perdu de l’espace entre nous, celui
où les règles seraient dit-on,
infiniment plus contraignantes si ce n’est douloureuses
et nos puants petits-je-poétiques, d’autant plus dangereux.

 

(04/20)

Tina (1)

Lili G.

Depuis le début du confinement, Tina s’était créé un rituel rien qu’à elle. Elle aimait bien les rituels, elle trouvait qu’ils mettaient un peu de stabilité dans sa vie. Alors, tous les jours à seize heures trente, elle sortait de chez elle. Pas pour faire un footing, non sûrement pas ! Elle n’avait jamais compris cette déviance. Dans son monde à elle, le fait de courir avait quelque chose de noble, de romanesque ; on courait pour fuir, pour s’échapper, pour retrouver un amour secret, pour perdre haleine mais pas pour le plaisir prosaïque de transpirer. Elle ne comprenait pas, la transpiration à ses yeux c’était un désagrément mais sûrement pas une fin en soi. Donc, le footing restait pour elle une aberration, un non-sens… Alors Tina, elle, elle marchait toujours tranquillement et se posait chaque jour sur le banc de la place. C’était devenu son belvédère. De là, elle pouvait s’enivrer du spectacle que lui offrait les habitants de la petite ville dans laquelle elle habitait.

Dès l’arrivée du virus, ce qui n’était avant qu’un minuscule centre-ville anémié, hanté par quelques grabataires fossilisés, était devenu le centre névralgique de la bourgade, le seul endroit où il restait encore des lambeaux de vie. Mais une vie étrange, sans un seul enfant, ils étaient tous cloitrés chez eux à ingurgiter des cours virtuels et indigestes, préparés fébrilement par des enseignants esseulés et déroutés. Mais, tout cela n’affectait en rien la bonne humeur et la gourmandise de Tina qui venait se repaître de ce monde qui se liquéfiait sous ses yeux.

(à suivre)

Déplacement dérogatoire

Olivier Génot

Restez chez vous ! Lavez-
vous bien, cherchez la
petite bête. Bien. L’avez-
vous là ?
Mon œil, hasarde en coin l’écureuil.
Carrément fanfaronronne le héron juché sur moi ;

 

et, coule l’eau que remontent les poissons et, chante l’air que lézardent les oiseaux et danse la lumière du matin au soir.
Brise-bise.

 

Applaudissez ! Lavez-vous bien !
Dehors, la faune à peine s’effleure. T’as
raison s’émeut la tortue,
Mon corps meurt
mais mon cœur n’est pas mort, vous
permettez ?
Je rêve dedans que j’hiberne sous toi.

 

(03/20)