Fragments pandémiques par temps de chien

Fragments de Coimbra (12)

Fabrice Schurmans

dans un quadrilatère d’immeubles de huit étages

01/4 –    Un peu partout en Europe, les entreprises privées se rappellent au bon souvenir de l’État, notamment dans le cadre des Partenariats Public Privé. Effet du confinement, au Portugal, les gens ne circulant pas ou peu, les autoroutes sous gestion privée rapportent moins que prévu. L’État doit par conséquent compenser les pertes subies. Il y est tenu contractuellement. Certes, il faudra un jour se demander comment des responsables politiques ont pu signer, en notre nom, des contrats aussi désavantageux pour les finances publiques. Plus fondamentalement, il faudra travailler à éliminer le biais suivant. L’État réduit les impôts, crée des niches fiscales, déroule le tapis rouge au ministère des Finances, afin d’attirer entreprises et multinationales et espérer que celles-ci créeront de l’emploi. Les belles dames connaissent la chanson : une salaire minimum alléchant, un allégement des contributions et des taxes, des aides sous diverses formes. En contrepartie, des miettes et des promesses. Toujours le même refrain. En anglais de préférence. Les rentrées fiscales étant moindres, le même État ne dispose plus des ressources nécessaires au maintien des services essentiels, la construction et l’entretien des routes, voies de chemins de fer, écoles. Et, bien sûr, les hôpitaux. Les termes de l’alternative n’ont jamais été aussi évidents que par temps de pandémie : soit l’État économise et laisse les infrastructures se dégrader, soit il se tourne vers le privé dans le cadre des PPP. La poule aux œufs d’or commence à pondre : si le retour sur investissement n’atteint pas un certain niveau, l’État devra donc indemniser le partenaire privé. Dans certains pays, l’état des hôpitaux, écoles, trains, routes, etc. s’explique en grande partie par cette logique imparable. Le post-confinement nous amènera à redescendre dans la rue. Notre refrain aura alors un autre accent.

Una mattina mi sono svegliato

Le fonctionnaire et l’actionnaire

Nicolas Canivenc

De la Chine profonde un mal avait surgi

Qui s’était propagé de Wuhan à Paris.

Tandis que confinés dormaient les fonctionnaires

S’effondraient les profits des plus gros actionnaires.

 

Hors de là donc point de salut :

 

Il fallait agir vite et tirer sur leur laisse

Pour réveiller ces chiens vautrés dans la paresse.

On décida de crier sus

A l’alerte pusillanime

De ceux que seule peur anime,

De qui n’aurait jamais payé son vrai tribut

Au coronavirus.

On dit bientôt : « C’est une offense

Que tous ces fainéants font à la pauvre France !»

Sur le sort des plus malheureux

Veillait heureusement un énarque ambitieux. Ce

sage avait un don : penser en même temps Et

aux plus fortunés et aux pauvres enfants Les

uns souffraient tant de misères

Reclus loin du savoir dans leurs tristes chaumières

Ils n’apprendraient jamais à temps

Comment d’un bon rentier devenir bon servant.

Mais les autres espéraient que d’entre eux le meilleur

Mette en marche un vrai plan de vaillant défenseur.

« Croyez-moi, disait-il, nous aurons belle mine,

D’être sains et vivants sans pain et sans farine ! »

On vit dès lors partout les premiers de cordée

Donneurs de saine alerte et sauveurs de nation

Appeler au labeur les premiers de corvée :

« Des meilleurs du marché, c’est la disparition !

Hélas ils perdent gros sur tous leurs dividendes

Pendant que des oisifs soignent leurs plates-bandes ! »

Et en écho les vigilants

Aux professeurs récalcitrants :

« Rêveurs, que faisiez-vous lorsque les gariguettes

N’attendaient que vos mains pour finir les cueillettes ?

Et d’une voix forte en courroux,

Comment peut-on être si bête

Etes-vous donc devenus fous

Avez-vous oublié la dette ? »

 

Dès lors le grand débat fut clos.

De sa tanière bien douillette

Le fonctionnaire alla son cartable à la main Préparer du pays les plus beaux lendemains

Et la bourse refit grimpette.

On compterait plus tard les morts chez les héros.

Tina (2)

Lili G.

Ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était observer les mères de ses copains de classe qui venaient faire leur ravitaillement à la supérette. Elles avaient perdu de leur superbe les matrones qui jadis descendaient pimpantes de leurs quatre-quatre pour récupérer leurs progénitures à la sortie de l’école. Les brushings au cordeau, les reflets cuivrés et les mèches blondes avaient laissé place à des cheveux ternes et filasses aux racines grisonnantes. Et que dire de ces masques grotesques qui mangeaient leurs visages, ne laissant plus voir ni leurs lèvres teintées d’un léger gloss irisé et ni leurs rangées de dents rectilignes d’une blancheur suspecte. Peu à peu, Tina avait commencé à lui trouver de bons côtés à ce virus tant décrié, il était parvenu en quelques semaines à gommer certaines inégalités. Les petites bourgeoises du coin commençaient à ressembler délicieusement à sa mère à elle, qui n’avait jamais eu de cheveux dociles ni de sourire immaculé mais plutôt une coiffure approximative et une dentition quelque peu chaotique.

De son banc, Tina se délectait également d’un autre spectacle qui tous les jours se répétait pour son plus grand bonheur. Juste en face, sous les arcades, elle voyait le libraire, qui des heures durant, restait à se lamenter et à dodeliner de la tête comme un éléphant neurasthénique devant le lourd rideau métallique qui obstruait sa vitrine. Elle ne se réjouissait pas de la fermeture en elle-même de ce lieu qu’elle aimait tant, mais elle se régalait de voir son odieux propriétaire totalement démuni. Lui aussi était descendu de son piédestal, ce crétin qui épiait Tina, chaque fois qu’elle mettait un pied dans sa boutique. Combien de fois, par ses regards remplis de mépris, il lui avait fait sentir qu’elle n’avait rien à faire là. Combien de fois, elle avait eu envie de lui cracher au visage quand elle passait à la caisse, chaque semaine, avec un nouveau livre et qu’il lui disait inlassablement « Tu sais petite, c’est peut-être un peu ardu pour toi, c’est quand même de la grande littérature ! Tu devrais peut-être commencer pas quelque chose de plus adapté à ton niveau ». Mais de quel niveau lui parlait-il ce minable inculte qui n’était libraire que parce que son père l’avait été avant lui ?

(à suivre)

Première nécessité

Olivier Génot

Ça, on ne se bouscule plus au portillon c’est le
temps venu de l’espace entre nous.
On se regarde de loin, et encore de loin en loin à la
bonne distance parcourue du postillon.

 

Cependant la queue elle, s’en sort bien moins
leu leu mais de plus en plus longue
elle déborde d’inquiétudes au reflet des vitrines
d’impatiences et de peurs, jusqu’ici contenues.

 

Mon espèce se méfie, se disperse

 

tes sourires se font plus rares,
et nos pensées semblent se barricader ; je
me lève mais ne te bouscule
comme d’habitude on devrait s’habituer.

 

En attendant tout ne tient plus qu’à un fil
cette étincelle qui redonne la vie au fur et à mesure
comme une sorte de courant brûlant
qui charrierait, cahin-caha, nos superbes sous-nous-numériques.

 

C’est le temps perdu de l’espace entre nous, celui
où les règles seraient dit-on,
infiniment plus contraignantes si ce n’est douloureuses
et nos puants petits-je-poétiques, d’autant plus dangereux.

 

(04/20)

Tina (1)

Lili G.

Depuis le début du confinement, Tina s’était créé un rituel rien qu’à elle. Elle aimait bien les rituels, elle trouvait qu’ils mettaient un peu de stabilité dans sa vie. Alors, tous les jours à seize heures trente, elle sortait de chez elle. Pas pour faire un footing, non sûrement pas ! Elle n’avait jamais compris cette déviance. Dans son monde à elle, le fait de courir avait quelque chose de noble, de romanesque ; on courait pour fuir, pour s’échapper, pour retrouver un amour secret, pour perdre haleine mais pas pour le plaisir prosaïque de transpirer. Elle ne comprenait pas, la transpiration à ses yeux c’était un désagrément mais sûrement pas une fin en soi. Donc, le footing restait pour elle une aberration, un non-sens… Alors Tina, elle, elle marchait toujours tranquillement et se posait chaque jour sur le banc de la place. C’était devenu son belvédère. De là, elle pouvait s’enivrer du spectacle que lui offrait les habitants de la petite ville dans laquelle elle habitait.

Dès l’arrivée du virus, ce qui n’était avant qu’un minuscule centre-ville anémié, hanté par quelques grabataires fossilisés, était devenu le centre névralgique de la bourgade, le seul endroit où il restait encore des lambeaux de vie. Mais une vie étrange, sans un seul enfant, ils étaient tous cloitrés chez eux à ingurgiter des cours virtuels et indigestes, préparés fébrilement par des enseignants esseulés et déroutés. Mais, tout cela n’affectait en rien la bonne humeur et la gourmandise de Tina qui venait se repaître de ce monde qui se liquéfiait sous ses yeux.

(à suivre)

Déplacement dérogatoire

Olivier Génot

Restez chez vous ! Lavez-
vous bien, cherchez la
petite bête. Bien. L’avez-
vous là ?
Mon œil, hasarde en coin l’écureuil.
Carrément fanfaronronne le héron juché sur moi ;

 

et, coule l’eau que remontent les poissons et, chante l’air que lézardent les oiseaux et danse la lumière du matin au soir.
Brise-bise.

 

Applaudissez ! Lavez-vous bien !
Dehors, la faune à peine s’effleure. T’as
raison s’émeut la tortue,
Mon corps meurt
mais mon cœur n’est pas mort, vous
permettez ?
Je rêve dedans que j’hiberne sous toi.

 

(03/20)

Fragments de Coimbra (11)

Fabrice Schurmans

dans un quadrilatère d’immeubles de huit étages

31/3 –    Le contexte offre de multiples preuves de la capacité d’empathie de l’espèce humaine. Au hasard des entrefilets, une femme à Barcelone qui prête son appartement à des sans-abris, une autre à Bruxelles assemblant des masques pour le personnel soignant, des anonymes à Coimbra et à Nice apportant leurs courses aux personnes fragilisées. Cependant, l’homo demens n’est jamais très loin de l’homo sapiens. Ainsi en Andalousie, les habitants de La Línea de la Concepción ont reçu à coups de pierres un groupe de vieillards évacués d’une commune voisine en raison d’une contamination de leur résidence. Dans cette ville frontière de Gibraltar, rongée par le chômage et le trafic de haschisch, les méthodes paraissent expéditives. Le confinement n’y a pas la même signification qu’ailleurs dans le pays. Le SRAS-CoV2 empêchant les petites frappes de travailler, celles-ci ne lésinent pas. Une voiture en travers de la route avec deux hommes de 32 et 25 ans à bord pour empêcher les ambulances de passer. Des engins explosifs de faible puissance jetés pendant la nuit contre le bâtiment hébergeant les réfugiés sanitaires. Un début d’incendie. La violence inhérente au commerce illicite s’applique ici à d’autres domaines du quotidien. Selon le maire, le souci viendrait d’une mauvaise communication de la part des autorités. Parfois la peur, l’ignorance et la mauvaise foi font plus de dégâts que le virus lui-même. Sauf à Línea de la Concepción où les sicaires n’ont peur de rien et n’ignorent pas les conséquences d’une quarantaine pour leurs affaires. L’édile a peut-être raison. Ils ne partagent pas la même langue que la petite dame de Barcelone accueillant des clochards.

Fragments de Coimbra (10)

Fabrice Schurmans

dans un quadrilatère d’immeubles de huit étages

30/3 –    Selon The Independent, un jeune californien de dix-sept ans est décédé du covid-19 parce que, faute d’assurance-santé, un hôpital privé a refusé de le soigner. Au même moment, la campagne pour les primaires démocrates s’apprête à prendre une direction attendue par bon nombre d’observateurs. Dans quelques jours, Bernie Sanders abandonnera la course à l’investiture, laissant le champ libre à Joe Biden. On épiloguera longtemps sur les causes du renoncement. Certains disent l’homme fatigué, trainant les conséquences de son infarctus d’octobre dernier. Cela fait quelques semaines que sa campagne ne récolte plus de fonds. Signe inquiétant. Peu de chance de réunir les délégués nécessaires après les récentes défaites. Signe évident. Le coronavirus a interrompu la campagne. Coup de grâce. Sanders est un tribun. Il a besoin des rassemblements, des discours susceptibles d’emporter l’adhésion. Confiné, il ne lui restait que l’ersatz de l’assemblée virtuelle. Pas évident de soulever les foules derrière un écran. Un drame pour les exclus non du cauchemar (Howard Zinn a montré ce que valait le rêve là-bas), mais du management américain de la pandémie. Les électeurs démocrates les moins nantis auraient dû voter pour lui afin de voter pour eux. Irréaliste, la proposition de couverture maladie universelle du vieux gauchiste ? La crise sanitaire démontre que les États possédant un système de santé publique parviennent à sauver plus de vies. Certes, Biden saupoudrera son programme de quelques emprunts « révolutionnaires », dont la gratuité de l’université pour les ménages gagnant moins de 125.000 dollars par an (l’extrême-gauche démocrate composerait une pâle social-démocratie de ce côté-ci de l’Atlantique). S’il l’emporte en novembre, Biden aura peu de mérite. Cela signifiera que malgré le bombardement de Tweets antichinois, anti-OMS, anti-isolement, Trump aura échoué tant face à la bestiole que face à la récession.

Les nains de jardin sortent-ils masqués ?

Philippe Caza

— Chéri, je crois qu’il y a quelqu’un dans le jardin.

— Hum…? Oui…?

— … Un nain.

— Hum… C’est normal : un nain de jardin.

— Chéri, il frappe à la porte, c’est normal aussi ?

— Ce qui serait normal, c’est de sonner.

— Mais… C’est un nain. Il ne peut pas atteindre la sonnette. Tu vas lui ouvrir ?

— Pas question. Y a confination. Vas y, toi.

La confination a bon dos. En fait je regarde Last men on earth. Pitch de la série : En cas de fin du monde, il y a toujours un survivant dans une cave, sinon il n’y aurait pas de film. Mais cette fois-là le cataclysme qui a éradiqué l’humanité s’est produit pendant la réunion du conclave enfermé au Vatican pour l’élection d’un nouveau pape. Cent quinze survivants : que des cardinaux. Au bout de 47 épisodes, on s’emmerde un peu, quand même.

— Chéri, il est en train de passer par la chatière.

C’est ainsi que Georges entra dans notre vie. Il avait le teint rubicond et des mignonettes de rhum dans les poches. Il se présenta :

— Georges.

Puis il s’installa en bonne intelligence avec Chateigne, notre chatte, avec qui il partagea bientôt non seulement la chatière mais la litière et la panière. Pas ensemble : les chattes sont des chasseresses nocturnes sans morale, alors, la nuit, Georges dormait dans la panière tandis que Chateigne était en chasse au jardin.

Au matin, ils se partageaient les souris et les oiseaux qu’elle rapportait.

Ils firent une portée de six chatons nains.

Tous finirent alcooliques.

Fragments de Coimbra (9)

Fabrice Schurmans

dans un quadrilatère d’immeubles de huit étages

29/3 –    Ces derniers temps, la presse revient sur l’inégalité d’accès des jeunes Européens aux outils informatiques et à l’internet. Les adolescents sont censés travailler à partir de plateformes où leurs professeurs placent exercices et fiches d’explications. Utopie virtuelle par temps de virus. Ou dystopie ? Dans la réalité, vingt-cinq pour cent des élèves portugais resteraient au bord du chemin. Et les autres, qu’assimilent-ils, que comprennent-ils ? Pourquoi ne pas tirer parti de ce moment étrange pour consacrer plus de temps à l’Histoire et à la Philosophie ? Revenir à l’histoire des pandémies afin de saisir les spécificités de celle-ci, revenir à notre rapport à l’autre, à son corps, à la souffrance, à la mort. Suivre le programme à tout prix ou développer une réflexion donnant du sens à l’exceptionnel ? Est-il absurde de profiter du confinement pour interroger le contenu des programmes ? Au hasard, pourquoi l’histoire sociale y est-elle si peu présente ? Les conquêtes sociales découlent de luttes, de grèves, d’insurrections ouvrières, non de la magnanimité de l’État bourgeois et du capitalisme. L’enseigner jetterait à bas  quelques  fictions hégémoniques. Pourquoi ne pas  rappeler que des éducateurs ont payé de leur vie l’invention d’une école libre? Francisco Ferrer osa défier la conception pédagogique autoritaire de Église espagnole. Elle le fera condamner à mort en 1909 au terme d’une parodie de procès. Dans le grand jeu néolibéral, seul le Je importe. Un Je sans histoire. Un Je jouissant des (lointaines) victoires de la gauche en se gaussant  de ces  paresseux   de gauchistes. Un Je amnésique. Comment faire fonctionner le Nous en l’occurrence ? En ce domaine, l’après confinement nous contraindra non à poser des questions (nous les connaissons déjà), mais à proposer des réponses adaptées à notre temps. L’Europe résonne des appels à la réouverture des écoles afin que les parents puissent reprendre le travail. C’est, une fois encore, faire preuve de mépris relativement au corps enseignant. Le discours dominant les ramène au statut de surveillants qualifiés, chargés de tenir notre progéniture de 8h à 17h. Or, la bestiole obligera à repenser l’espace, le nombre d’élèves par classe, la pédagogie. Et si l’on parvient à forcer le rêve, les programmes. Face aux apories de l’e-learning si cher aux tenants de l’idéologie libérale, l’instit et le prof regagneront leur juste place.

Irremplaçable.