Fragments pandémiques par temps de chien

Fragments de Coimbra, Portugal (2)

Fabrice Schurmans

dans un quadrilatère d’immeubles de huit étages

19/3 –     Dans la ville morte, une affiche attire l’attention. Une jeune femme vante les sous-vêtements CK le regard mutin, les jambes ouvertes, les mains abandonnées à la hauteur du sexe. Privée de badauds, la publicité ne fonctionne pas. La campagne n’excite plus la compulsion d’achat ni l’appétit des obsédés. Sans boutiques, l’économie du désir tourne à vide. Avide de lendemains radieux. Non loin de là, les lieux de pouvoir et de savoir ressemblent aux bâtiments abandonnés d’un Empire en décadence. Les prédateurs qui hantaient couloirs, bureaux et salles de cours ont regagné leur tanière. Ils n’effraient plus les étudiantes, ne se tiennent plus à l’affût de la moindre occasion. Ébauchent-ils de nouveaux pièges en ces temps de confinement ? Se préparent-ils également à l’après ? Qui sait si la photographie n’aiguise pas leur soif ? Ce corps offert en pâture rappelle qu’en ces parages, un virus sournois a fait bon nombre de victimes dont aucune statistique ne rend compte.

20/3 –    Pour la bourgeoisie universitaire, le confinement possède un effet fort désagréable. La voici obligée de se passer de femmes de ménage, de cuisinières, de jardiniers, bref d’un service qui, hier encore, la débarrassait des corvées auxquelles est tenu le commun. Sans transition, il lui faut retrouver la capacité de gérer un foyer à plein-temps. Préparer les repas, s’occuper du linge et, pire encore, aider les enfants à étudier, à ne pas perdre pied. Le drame réside en ceci qu’elle ne dispose plus de la tranquillité nécessaire à l’écriture de ses articles académiques. Facebook lui sert d’exutoire, autorise une doléance globale, censée émouvoir urbi et orbi. Qui comprendra que ces femmes et ces hommes exceptionnels ne peuvent se permettre un isolement prolongé dans de telles conditions ? Le féminisme ayant heureusement débouché sur de nouveaux droits et habitudes, les femmes ne lâchent rien sur le chapitre des tâches domestiques. On l’imagine, certains hommes rechignent à l’ouvrage. Une chercheuse divorcée requière de la compassion sur les réseaux sociaux. Comment écrire un essai sur l’émancipation de la femme avec cuisine, repassage et marmaille sur les bras ?  

Alceste

Florent Naud

Hier soir, j’ai ouvert le petit endroit où se cache Alceste.

Une odeur forte, aigrelette, presque chaude — si tant est qu’on puisse donner une température aux odeurs — a envahi mes narines. Un sourire en coin, j’ai observé Alceste. Couché au fond, il semblait tout flasque et je ne doutais pas un seul instant que l’effluve vînt de lui.

Armé d’une vieille cuillère en bois toute cabossée, je lui ai fait avaler une mixture insipide composée de farine et d’eau tiède. Il n’a pas bronché et n’avait pas intérêt : le confinement nous affecte tous, inutile de faire la fine bouche.

Je sais, ça va bientôt faire six jours qu’il est enfermé là-dedans. Je me demande si ce n’est pas trop exigu. Je lui ai mis un élastique autour de la taille pour contrôler son volume : il a un peu tendance à faire le yo-yo.

Ce matin, Alceste a indéniablement et sans le moindre doute possible grossi. Il bulle dans son coin, comme si de rien n’était.

Parfait, je vais enfin pouvoir me faire cette bonne boule de pain dont je rêve depuis le début de l’épidémie carcérale (ou de la prison épidémique, je ne sais plus). J’ai aussi gardé au frigo quelques-unes de ses déjections ; j’en ferai des crumpets au petit déjeuner.

Bon c’est pas tout ça, mais je vais déjà manquer de farine moi, vivement la sortie hebdomadaire ! Et si on me dit que la farine T65 n’est pas de première nécessité, je répliquerai que la vie d’Alceste en dépend.

C’est que ça graille, un levain pas malade.

Fragments lotois

Stéphane Hébrard

Je vais faire les courses au supermarché situé à un kilomètre de chez moi. Sur le parking: très peu de voitures. A l’entrée, tout pour le jardinage: bacs, outils, terreau.

A l’intérieur, rien n’a changé. Si, des livres et des jeux de plateau sont timidement mis en avant.

Je pousse mon caddie et je regarde autour de moi: les masques que portent certains clients font désormais hurler l’absurdité, insidieuse jusque-là, qui enveloppe les rayons d’un supermarché.

*

Est-ce que, comme moi, les autres clients ont l’impression d’être dans un mélange de film de zombies, et d’un film catastrophe hollywoodien, mais au Leclerc de Pradines ?

*

Ne pas porter ses mains à sa bouche pour humecter ses doigts et ouvrir les sacs plastiques au rayon fruits et légumes. Je prends des kiwis. C’est écolo ça, les kiwis, en cette saison?

*

En rentrant, en voiture, j’aperçois un homme (je le connais, il est syndiqué à Force Ouvrière), muni d’une pince télescopique. Il ramasse les papiers sur le bord de la route et les met dans un sac plastique. Il porte un masque, comme si de rien n’était. Ce virus nous a fait muter anthropologiquement à très grande vitesse.

*

En rentrant, sachant que mes enfants doivent retourner en ville, je leur propose de choisir celui qu’ils préfèrent dans un assortiment de masques de bricolage.

*

Une aire d’autoroute. Arche du Frontonnais. Un Quick, un Paul, une supérette. Autant de déserts juxtaposés. Seules les toilettes sont ouvertes. Une unique machine à café en fonctionnement. La vie ne tient plus qu’à un fil, ici. Je ressors. Une voiture sur le parking: la mienne. Des affiches, des panneaux qui flottent au vent. Personne pour les regarder. Ce parking évoque une plage un soir d’été. On a bien profité, mais il fallait rentrer au camping. Ne restent que les déchets.

Le hurlement des camions, sur la chaussée, un peu plus loin en hauteur.

Tout ça ne m’est pas étranger. Au contraire, j’ai l’impression de faire coïncider ma vie avec un rêve ancien. Le vertige disparaît, tout se remet à sa place.

Coronavictus

Justbe

     – Coucou Justine.
     – Salut Noah.

Du haut de mon balcon je vois mon petit voisin jouer, en contrebas dans son jardin, il roule, court,  m’interpelle… tous les jours quand je pointe le bout de mon nez. Coucou Justine, Salut Noah. Ça va ? Ça va… Et la vie continue.

Une voix vient de l’intérieur, parvient à mon oreille :
     – T’es branchée ?
     – Ca dépend des jours…
     – Mais non t’es connectée ?
     – Pas tout le temps mais j’essaie…
     – T vraiment grave, là je capte plus rien…
     – Ben je sais pas… change de fréquence.
     – Ca fait une heure que j’essaie, je dois faire mes devoirs, ma classe virtuelle, Instagram, Snapchat, Youtube… CA BUG

L’autre voix:

     – J’arrive pas à télécharger SAS.
     – Peut-être que le confinement, avec la saturation de l’air, les émissions de CO2 dans l’espace vital, ça ralentit le réseau ?

Mon regard s’aventure vers la fenêtre. Noah est allongé par terre et semble compter les nuages qui passent, soudain il prend un bâton et transperce victorieusement l’air.

Mon mari, silencieux, les yeux globuleux rivés sur l’ordi, est en extraction terrestre.

La voix à l’intérieur retentit.

     – Tu vois là, maman, tu me pourris mon coronavirus. T’es hypoconnectée au monde.

LE SILENCE

Je tousse, retousse, une toux banale.

     – C cool maman a enfin capté quelque chose, un virus je crois…

Les voix rient. Les éboueurs passent.

Dehors j’entends leurs voix qui résonnent, ils prennent leur ballon, l’envoient dans les aires, sautent, l’interceptent, plaquent le vent et défient le temps.

La voix de l’autre côté du mur, traverse la rue:

     – Coucou Louy, coucou Merry.
     – Coucou Noah.

Le silence sourit.

Je suis devant mon ordi, la connexion a repris.

Une nouvelle espèce : atrabilus coronavirus

Episode un. Argent trop cher.

Iain Grey

Intermittent du spectacle, c’est raide, mais la banque est votre amie, elle vous le dit tous les jours après les gros concerts de l’été.

Vous prenez donc rendez-vous. Et, bêtement, vous y allez. Là, une furie sort de derrière son bureau, vos intime l’ordre de sortir de l’espace (mais de quel espace elle parle?) et vous certifie que vous n’avez pas pu obtenir un rendez-vous. Elle est tellement virulente et sûre d’elle que vous vous recroquevillez… Vous voyez ce tout petit homme dans la vitrine, alors la révolte gronde, comme votre estomac : mais si, mais si, j’ai eu un rendez-vous, ce matin à 9 heures. Je l’ai pris par internet. Ivre de la force que vous sentez revenir, vous ajoutez les mots qui doivent clore ce mauvais rêve : c’était pour un prêt.

Et en plus, c’était pour un prêt? Non, mais vous vous croyez où (dans une banque)? Vous pensez qu’on va vous accorder un prêt en ce moment (ben, c’est en ce moment que j’en ai besoin) ! Elle vous repousse de la voix à l’extérieur de l’agence.

Acculé sur le trottoir désert (heureusement : vous avez votre dignité, quand même) devant la banque, une illumination :

OK, pas de prêt, mais débloquer mon livret d’épargne (là, vous êtes certain de pointer l’arme absolue, vous êtes au bord du sourire : ce n’est pas leur argent que vous voulez, mais le vôtre!) ?

Non mais vous croyez que ça se fait comme ça ? Hors de question.

Vous insistez. La harpie rentre dans la banque et vous vous apprêtez à la suivre, mais elle vous arrête à nouveau, d’un comminatoire « Ne bougez pas, je reviens ».

Où irais-je ? Je contemple, les yeux vides, les rues vides.

Elle ressort, les yeux comme un lance-flamme.

Le directeur veut bien.

Quoi ?

Le directeur veut bien débloquer votre livret. Bien sûr, vous allez perdre les intérêts… Et puis il y a de la paperasse à faire

Soit, j’adore la paperasse. Et puis les intérêts… Allons-y.

Elle tend une liasse de feuilles mais me cloue sur place du regard. Je vois ses pupilles vaciller un instant. Comment me les passer sans contact ?

Je vous les pose là, par terre. Vous les remplissez et vous les glissez sous la porte. N’oubliez pas de signer partout où c’est demandé.

Presque soulagé, je demande quand les fonds pourront être débloqués.

Houlà ! Mais pas avant huit jours. Ouvrés.

Quoi ? Mais ça fait deux semaines! Et je mange comment, moi ?

Ecoutez, on gère des situations autrement plus urgentes que la vôtre… Et elle s’en va et verrouille la porte derrière elle.

Seul, sur le trottoir, je regarde toutes ces feuilles…

Coton tige

Cécile Da

Mardi 24 mars

Un coton tige. Ça m’arrive en ce moment plusieurs fois dans la journée, mais là c’est avec un simple et bête coton tige. Une fin de journée de confinée, à travailler sans trop penser. Un bon film. Une journée presque normale. Salle de bain, je me lave les dents, je checke le stock de dentifrice, tout va bien. J’ouvre le tiroir d’un geste répété cent, mille fois. Je saisis la mince tige cartonnée aux deux petits embouts de coton et là : dissociation. Ordonnées et abscisses. Le schéma s’affiche dans mon esprit, en 3D, des images se collent, bougent, en vrai générique d’émission scientifique. Les abscisses c’est le temps qui passe. Celui d’avant le coton tige, puis la révolution industrielle, la surconsommation, le règne du coton tige, et le combat du plastique. La courbe continue sur le maintenant, il est dans ma main et le Covid danse, puis elle me dépasse, les usines s’arrêtent, le coton n’arrive plus, les cotons tiges s’arrachent au marché noir, mais non, tout le reste d’abord, le coton tige n’existe plus, tout le monde s’en fout, on a bien d’autres problèmes à résoudre. Les ordonnées me percutent avec tous les autres moi qui vivent dans cet instant d’un coton tige de début de nuit. Un moi délire quelque part avec de la fièvre, un autre hurle parce qu’il n’y a plus de coton tige, une autre manque tellement de tout que le coton tige elle s’en fout, deux autres moi se battent à coup de coton tige et refusent de se laver les dents sous les cris d’une moi qui voudrait vendre ses enfants. Tout s’accélère, je dois me stopper. Qui veut aller loin – et pas trop mal dormir – doit ménager son moi. Alors je respire, profondément. Sans déconner, Cécile. Pour un coton tige ! Inspiration, sentir le carton sous les doigts, le faire rouler doucement. Expiration, sentir le contact du coton dans l’érogène conduit auditif, et goûter l’extrême subversion d’appartenir à l’école du coton tige vs celle de l’auriculaire, parce que l’auriculaire, quand même, c’est pas le pied. Me marrer un peu. Et me coucher en paix jusqu’à la prochaine attaque.

Fragments de Coimbra, Portugal

Fabrice Schurmans

dans un quadrilatère d’immeubles de huit étages

15/3 –    Dimanche après-midi, je me suis rendu dans une des meilleures boulangeries de Coimbra. D’habitude, elle déborde de chalands. À toute heure, le pain y est chaud, les viennoiseries craquantes, le café frais moulu. Quatre clients attendaient leur tour. Des marques rouges indiquaient les distances de sécurité à respecter. L’État n’avait encore rien imposé. Les patrons ont donc improvisé. À deux mètres, le dos d’un vieil homme. J’ai offert le mien à une femme portant masque et regard inquiet. Nos corps vont-ils mémoriser l’intervalle en question ? Tiendrons-nous la distance après le confinement ?

16/3 –    Lors de ma promenade rituelle dans les collines ceignant la ville, je n’ai rien vu, rien entendu. Enfin si, des pépiements, des aboiements dans le lointain, une vague rumeur rappelant qu’au-delà des vals et des cimes, on continue à vivre. Un musicien travaillant ses gammes au trombone, un gamin lançant son ballon de basket. Ce n’était pas le silence, plutôt un environnement sonore débarrassé de ses scories. La quasi absence de circulation ouvre des perspectives pour l’auditeur attentif. Au retour, mon enfant a posé la question habituelle : avais-je vu quelque chose ? Rien, répondis-je. Je n’ai rien vu à Coimbra. Comprend-il tout ce que ce rien recouvre ?

18/03 –    Une terrasse achalandée, des tables proches les unes des autres, un service insouciant. Le patron affairé serre les mains, salue la pratique tout en fourguant des croissants rassis au prix du croissant frais. Sa chaleur ne vaut guère plus que sa camelote. Il faut le comprendre. Avec le confinement, l’homme perd raison d’être et gagne-pain. Depuis quelques heures, le rideau est tombé sur la scène où s’agitait ce petit monde. L’acteur principal erre dans les coulisses tandis qu’une poignée de figurants s’enquière de la possibilité de prendre un café en douce. L’expresso du jour précédent est encore dans toutes les bouches et celui de ce matin a déjà le goût de la clandestinité.

19/3 –    Dans la ville morte, une affiche attire l’attention. Une jeune femme vante les sous-vêtements CK le regard mutin, les jambes ouvertes, les mains abandonnées à la hauteur du sexe. Privée de badauds, la publicité ne fonctionne pas. La campagne n’excite plus la compulsion d’achat ni l’appétit des obsédés. Sans boutiques, l’économie du désir tourne à vide. Avide de lendemains radieux. Non loin de là, les lieux de pouvoir et de savoir ressemblent aux bâtiments abandonnés d’un Empire en décadence. Les prédateurs qui hantaient couloirs, bureaux et salles de cours ont regagné leur tanière. Ils n’effraient plus les étudiantes, ne se tiennent plus à l’affût de la moindre occasion. Ébauchent-ils de nouveaux pièges en ces temps de confinement ? Se préparent-ils également à l’après ? Qui sait si la photographie n’aiguise pas leur soif ? Ce corps offert en pâture rappelle qu’en ces parages, un virus sournois a fait bon nombre de victimes dont aucune statistique ne rend compte.