Fragments de Coimbra (15)

Fabrice Schurmans

dans un quadrilatère d’immeubles de huit étages

8/4 – Elle n’a pas le choix. Pandémie ou non. Guerre ou paix. Hiver ou printemps. Kátia Monteiro se lève à cinq heures six jour sur sept. Elle ne se pose pas de questions. Il faut manger, habiller les gamins, leur acheter des fournitures scolaires. Assurer l’intendance, assumer la charge de la famille, en être le centre, l’assise et le toit. Le père, oh le père, absent depuis longtemps. Alors, elle se lève, avale café, galette de maïs, regarde le ciel et, avant de prendre le parapluie, place le masque de protection. Le premier de la journée. Quatre heures, pas plus. Après, se laver les mains, l’enlever en respectant la succession des gestes obligatoires. Sur les trottoirs, d’autres ombres ahanent, le visage sombre. Dans la pénombre, elle se dirige vers l’arrêt de bus. Première station sur le chemin. À la télé, on dit d’éviter la promiscuité. Vivre isolé, travailler à partir de chez soi. Pas possible dans son cas. Les damnées de la rive sud de Lisbonne – a margem Sul – se calent dans l’autobus. On dit de respecter une distance de sécurité. Pas de distance ni de sécurité sur cette ligne. Au-dessus des masques, il y a d’autres regards où se mélangent l’inquiétude et la peur. D’autres femmes qui se sont levées une heure auparavant pour marner sur la rive opposée. Elle voudrait respirer moins profondément, pour limiter les risques. Bientôt, le peuple descend et presse le pas vers l’embarcadère. Deuxième station sur le chemin. Encore des masques, jetables, en tissu, et des visières en plastique, seules barrières efficaces d’après la télé. Est-ce que ça vaut encore quand on est les unes contre les autres ? Là-bas, le cacilheiro tangue sur le Tage. À cause de la maladie, il y a des restrictions quant au nombre de passagers. Alors on se serre un peu plus parce qu’on doit traverser à ce moment précis. Avec le suivant, on arriverait en retard. Kátia sent un serrement dans la poitrine. Et si quelqu’un éternue, même avec un masque ? Chasser la pensée. Sinon, on ne vit plus. Ça passe, ça monte. On s’assied. Elle respire mieux parce que la compagnie impose la distance de sécurité. Pas de voisin immédiat. Dix minutes de répit. De l’autre côté, Lisbonne s’étire dans le matin blême. Après le terminal, l’armée des banlieusardes pressera le pas vers le métro ou un autre arrêt de bus. Dernière station sur le chemin. À sept heures, elle sera rendue, se lavera les mains encore et encore, remplira son seau, y versera du détergeant. Penser aux gestes barrière. Espérer que les enfants suivront l’enseignement à distance. Qu’ils étudieront pour être docteur, pour ne plus prendre ni le bus ni la navette fluviale. Autour d’elle, les blouses blanches s’agitent. Le jour se lève dans le service d’immunologie où Kátia Monteiro lutte aussi contre la bestiole. Dans le silence. Invisible. De l’inquiétude plein les yeux.

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