Fragments de Coimbra (20)

Fabrice Schurmans

dans un quadrilatère d’immeubles de huit étages

21/4 – 23 heures sur 24h enfermés dans nos cellules. Plus de visites. Vous me direz qu’en prison, le confinement, on connait. Que de toute façon, on est là pour ça. Pour payer notre dette. Pour l’instant, on paie double, voire triple. Un gardien testé positif suffit pour lancer l’alarme. Le pire, c’est la rumeur. Elle galope comme la grippe. Du genre, la bestiole saute d’un maton à l’autre, puis des matons aux taulards. Moi, je ne sors plus. J’écoute les bruits de couloir et la radio, je téléphone une fois par semaine à ma mère. Tout le monde a peur. En prison, la dose de flippe est double, elle-aussi. Un exemple pour comprendre. On distribue les tartines de la main à la main. Depuis quelques jours, il y a des masques mais pas de gants. Vous les mangeriez, les tartines ? Vous me redirez qu’on paie notre dette. On n’a qu’à se laver les mains. Ce n’est pas possible pour la plupart. Si tu n’as pas de blé pour cantiner, t’as droit qu’au morceau de savon offert par l’administration et pour l’instant, il n’y en a plus. Et le préau ? pas fait pour les chiens le préau !  Vous pouvez quand même prendre l’air. Sauf que lorsque vous lâchez des fauves dans un espace clos, ça finit mal. Coups de poings, de couteaux bricolés, pétages de plombs. Normal, non ? Avec des fauves en ébullition à cause de la rumeur. En plus, il n’y a pas que le savon qui manque. Plus de visites, ça signifie plus de joints, plus de boulettes, plus rien. Or, la drogue est indispensable en taule. Pour les prisonniers comme pour les gardiens. On dit souvent que les prisons ressemblent à une marmite à pression. Eh bien, le haschisch, c’est un peu la vapeur qui sort de la cocotte. Je sais bien que sur l’échelle des préoccupations, nous ne sommes pas bien haut. Hépatite, tuberculose, désordres mentaux prolifèrent dans tous les établissements pénitentiaires du pays. Une rage de dents ? En théorie, tu peux demander à voir un dentiste. En pratique, tu te soignes avec les moyens du bord ou tu trafiques avec l’extérieur. Vous avez vu Un prophète d’Audiard ? Dans la vraie vie, c’est pire. Par temps de pandémie, c’est un cauchemar.

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