Fragments de Coimbra (6)

Fabrice Schurmans

dans un quadrilatère d’immeubles de huit étages

24/3 –    Un couple d’avocats d’affaires respecte une quarantaine scrupuleuse à Turin. Au-delà même des mesures imposées par le gouvernement. Un mois en vase clos dont ils ne souffrent pas. Une gentille dame du quartier fait leurs courses dans les épiceries, les magasins bio, dépose le sac contre la porte, regagne son logis. Grâce à elle, ils ne perdent pas le fil, gardent la forme, tiennent leur dossier à jour. Ces deux-là sortiront plus forts de l’épreuve, reprendront le quotidien post-confinement sans dommages. Les gouvernements le répètent assez. Nous serions en guerre. Méfiez-vous des grands mots ! Un nouveau prolétariat émerge des ruines. Celui des aide-ménagères abandonnées à leur sort par les entreprises et l’État, qui leur octroie une maigre allocation de chômage. Maigre car cette armée de femmes n’a pas l’heur de faire partie des activités essentielles. Et comme il faut se sustenter, sustenter une famille entière, elles sortent, risquent leur vie, pour combler le manque, entretenir l’espoir des jours meilleurs. La gentille dame du quartier se recycle au cœur de la catastrophe. D’autres profitent de sa course dans les décombres pour maintenir une position. Tel un chat, la bourgeoisie enjôle, caresse dans le sens du poil quand il le faut, prend ses distances, griffe quand elle en a besoin et, peu importe l’accident ou la chute, retombe toujours sur ses pattes. Bientôt, la bonne dame présentera l’addition de semaines de galère. Gageons que le pourboire lui permettra de tenir jusqu’à la crise suivante.

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